Focus – Jeudi 13 mars – 14h00

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L’art en tant que miroir d’une époque est un terrain d’expression marqué par les bouleversements sociaux et politiques. Les œuvres de la V-composition « Protester » nous proposent un panel des raisons et des formes de la contestation, comme autant de témoignages où l’artiste, confrontée aux enjeux, trouve dans la création un moyen de nous interpeller. De la guerre de rue aux manifestations pacifiques, de l’intime au politique, les artistes explorent la notion de protestation sous de nombreuses facettes. Leurs œuvres nous rappellent que l’art est un outil puissant pour transformer le monde et pour porter les appels à la révolte, les hymnes à la liberté et les témoignages d’une humanité en quête de justice. Qu’ils soient politiques, religieux, traditionnels ou encore médiatiques, les pouvoirs de tout type sont omniprésents et exercent une influence sur nos vies. Ils façonnent nos comportements, nos croyances et nos aspirations. Nombreuses sont les artistes qui ont placé la critique des pouvoirs au cœur de leur œuvre mettant en lumière les mécanismes de domination et de contrôle, mais aussi les résistances individuelles et collectives. L’art démontre sa qualité de contre-pouvoir, lorsqu’il dénonce les dérives autoritaires, l’oppression et l’injustice.

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OVERFLOW. A NOTE OF SUICIDE | Sara Malinarich

À l’intérieur d’un couloir, l’artiste avance vers nous, tout en jetant des feuilles de papier. En parallèle, cette image est projetée sur un écran suspendu dans l’espace urbain. La flamme d’une bougie placée sous l’écran consume lentement le support jusqu’à sa disparition. Overflow. A note of suicide rend hommage à José Val del Omar, cinéaste qui, dès le début du XXe siècle, a expérimenté les possibilités du cinéma pour créer des formes hybrides entre l’art et l’engagement politique. En projetant son image sur un support fragile, l’artiste célèbre les pionniers, ceux qui ont compris que l’image pouvait être un outil puissant de transformation sociale.

APOLLO 11 | Teresa Puppo

Apollo 11 nous précipite dans une plongée au cœur d’une époque charnière, les années 60 et 70. La vidéo condense un éventail d’événements historiques majeurs, de mouvements sociaux et de bouleversements culturels qui ont marqué cette période. Le titre, Apollo 11, se réfère à l’apogée de la conquête spatiale que l’artiste inscrit dans un contexte plus large, où coexistent les aspirations à la liberté et les réalités bien plus sombres : guerres, dictatures, inégalités.

THE VALUE OF HANDS | Tanja Koistila

The Value of Hands confronte l’image de machines industrielles robotisées, symbole de la dématérialisation du travail, à celle, intime, d’une main âgée posée à côté d’un fruit en décomposition. En opposant les mains, qu’on imagine porteuses d’un savoir-faire ancestral, et les machines impersonnelles, l’artiste interroge la valeur du temps, celle du travail manuel et celle de la transmission intergénérationnelle.

ONE-COURSE-MENU | Dilek Acay

En reproduisant le portrait du président turc, Recep Tayyip Erdogan, avec de la nourriture, puis en le traitant comme un plat littéralement dévoré par un groupe de personnes, l’artiste propose une métaphore radicale de la déconstruction du pouvoir autoritaire. La voix off qui nous livre les diatribes du dictateur contre la jeunesse contestataire, s’oppose à la sérénité presque méditative des convives. L’artiste met en relief la dimension primaire et animale du pouvoir, et en transformant un symbole de pouvoir en matière organique digérable, elle nous invite à reprendre le contrôle du récit et à réécrire l’histoire.

RESIGN | Ruth Bianco

Resign rassemble des photographies de manifestations prises par l’artiste en Bulgarie, entrecoupées d’une séquence vidéo où un pavé est lancé sur un autre qui éclate sous l’impact. La boucle temporelle de la vidéo du pavé qui tombe et des mêmes images inversées du pavé qui repart en arrière, associée aux cris des manifestants, crée un effet de temps suspendu. La violence apparaît domestiquée, réduite à une répétition mécanique. La récurrence du mouvement transforme l’image en mantra visuel, suggérant que la contestation de l’ordre établi nécessite un éternel recommencement.

FAMAGUSTA – GHOST CITY | Maria Papacharalambous

Famagusta – Ghost City nous plonge au cœur d’une cité morte, témoin d’un conflit qui perdure : suite à l’invasion turque de 1974 sur l’île de Chypre, Famagusta est devenue une ville fantôme. Le montage rapide alternant gros plans de murs et de fenêtres traduit l’impuissance face à une situation figée. Le rythme soutenu par un son percussif renforce cette sensation de chaos. Les images fragmentées, comme des éclats d’une réalité brisée, nous engagent à reconstituer le puzzle d’une ville qui a perdu son âme

CROWD SHIFT | Lina Karina

Crowd Shift nous précipite au cœur d’un mouvement populaire de protestation en réaction aux élections frauduleuses à la Douma. La vidéo s’intéresse à la vague de protestations qui a secoué la Russie à la fin de l’année 2011. L’image fragmentée juxtapose des scènes de manifestations pacifiques, des affrontements violents avec la police et des apparitions médiatiques du visage de Vladimir Poutine, le président russe. L’irruption ça et là de l’image de danseuses classiques en tutu, gracieuses et éthérées, traduit le décalage entre les élites politiques du pays et la population.

TUTTI FRUTTI | Evgenija Demnievska

Sur un fond noir, un cercle blanc sert de base de repli aux symboles religieux des trois religions abrahamiques. Un plus petit cercle rouge à l’intérieur du cercle blanc, est employé comme champ de bataille dans lequel ces symboles se déplacent inlassablement pour s’affronter. En juxtaposant les symboles des trois religions, l’artiste attire l’attention sur leurs racines communes et sur la danse macabre que leurs adeptes jouent depuis des siècles les uns contre les autres. Le titre évoque la joie et l’abondance, ce qui met en exergue le décalage entre le contenu des promesses divines et notre connaissance de l’actualité des affrontements.

THE PASSION FRUIT | Amina ZOUBIR

En s’intéressant aux cheveux féminins, The Passion Fruit s’inscrit dans une longue tradition artistique qui utilise le corps comme terrain de lutte. Pendant toute la durée de la vidéo, un personnage féminin tente vainement de dissimuler ses cheveux sous un voile. La répétition de son geste et la frustration que l’on perçoit, manifestent la difficulté de se conformer aux codes de conduite et aux contraintes imposées. L’artiste établit un parallèle entre la dissimulation capillaire et la répression des désirs et des identités féminines.

RE: UNTITLED (FACIAL HAIR TRANSPLANTS) | Ana Bezelga

Réalisé en 1972 à l’Université de l’Iowa. L’artiste, à partir de la documentation visuelle de la performance originale, procède à une relecture en transposant l’acte de coller des poils en forme de barbe sur son visage, dans un contexte contemporain. La performance de Mendieta, initialement une exploration de la féminité et du corps, devient pour l’artiste un outil de déconstruction des hiérarchies traditionnelles, notamment la relation maître-disciple, au sein des écoles d’art. La vidéo, à travers le prisme de la réappropriation, interroge les enjeux de pouvoir et de transmission.

DAUGHTER OF YEMEN | Susana Pilar Delahante Matienzo

L’artiste se met en scène de manière crue et vulnérable. Son corps devient le champ de bataille de la lutte contre les mariages d’enfants. Visage effrayé, jambes écartées, la position de l’artiste imite celle d’une enfant obligée de donner son corps à un homme à qui sa famille l’a mariée, comme d’innombrables jeunes filles sacrifiées sur l’autel de traditions ancestrales. L’eau qui coule entre ses jambes, métaphore du plaisir masculin, se présente de manière crue pour témoigner de la violence subie par la fille.

FALAFEL | Larissa Sansour et Oreet Ashery

Falafel entremêle cuisine, histoire et politique. En filmant leurs échanges avec un épicier palestinien autour de la paternité du falafel, les artistes nous plongent au cœur d’une question identitaire et culturelle. La vidéo prend la forme d’une performance qui examine de manière ludique et incisive la manière dont un aliment aussi simple que le falafel peut devenir un enjeu de pouvoir. Falafel nous rappelle que la nourriture est un vecteur culturel, un marqueur identitaire, et parfois même un terrain de bataille. En choisissant le falafel, un mets emblématique du Moyen-Orient, les artistes mettent en lumière les mécanismes d’appropriation culturelle qui sous-tendent les conflits politiques.

THE TOURIST – Portrait of Bernard Henry Levy | Véronique Sapin

En choisissant Bernard-Henri Lévy comme figure représentative du pseudo-intellectuel, l’artiste met en scène un personnage emblématique de la pensée médiatique, qu’elle accuse de narcissisme et de réflexions superficielles. The Tourist déconstruit l’image du philosophe qui va « sur le terrain » pour témoigner et analyser. L’artiste inverse une vidéo trouvée sur les réseaux sociaux : nous voyons Lévy avancer au ralenti au milieu de ruines avec son brushing parfait, dans sa chemise blanche immaculée, avant de reculer : Il a tout vu et tout compris, pas besoin d’aller plus loin. Cet aller-retour illustre la pauvreté de ses analyses, réduites à une succession d’instantanés photographiques destinée à la consommation médiatique.

AFTER THE WATER | Aki Nakazawa

After the Water fait ressurgir le souvenir du désastre de Fukushima en 2011. Un gros plan sur le menton et le cou de l’artiste, balayés par la pluie, devient le théâtre d’une lutte intérieure. L’eau ruisselle sur la peau, cachant les larmes et affirmant sa puissance. Le bruit de la pluie et du vent renforce l’impression de chaos. Puis, le silence s’impose pour laisser place aux images d’une rivière en crue, emportant tout sur son passage. Le visage de l’artiste sous la pluie réapparaît. Son regard nous fixe, sa bouche entrouverte semble vouloir nous confier quelque-chose, mais l’image passe au noir.

INTERPELLATIO TEMPUS | María Domínguez Alba

La vidéo propose une exploration viscérale de la contestation, non par la voix ou le geste, mais par le corps et les fluides. Le contour du visage et des épaules d’une femme se présente comme un dessin sur fond noir. La bouche s’ouvre et se referme pour manger, baîller ou crier dans un mouvement sensuel qui exprime une soif de liberté. Privée de son rôle habituel de communication verbale, la bouche exprime une révolte inarticulée située au niveau du corps, du ressenti. Cette révolte trouve sa forme dans le mouvement fluide de liquides qui s’écoulent de la bouche sous forme de gouttes légères, sur un fond sonore joyeux de claquement de mains.

DISTURBANCE – ALL UNITS PLEASE RESPOND | Eva Olsson

Sous la forme d’une animation, la vidéo s’intéresse aux normes de communication et aux dysfonctionnements sociétaux. Un visage impassible s’anime au rythme d’une voix dénuée d’émotion pour répéter inlassablement « Toutes les unités sont priées de répondre ». Cette phrase, propre au langage policier et aux situations d’urgence, souligne par sa répétition, l’absurdité d’une communication qui ne mène à aucune réponse, à aucun échange. La situation d’urgence ne peut trouver de résolution car le canal de communication ne fonctionne que dans un sens. Sur l’image, derrière ce visage neutre, une multitude de bouches s’agite, formant un chœur muet.

KNITTING RED SOCK IN SILENCE | Rilène Markopoulou

L’acte de tricoter est détourné de sa fonction domestique pour devenir un acte politique. La performance de l’artiste renvoie à l’implication historique des femmes dans les conflits armés, non pas en tant que combattantes, mais en tant que soutien logistique invisible. Le choix du rouge, couleur de la révolution et du sang, vient renforcer cette dimension militante. Le bandeau blanc illustre l’aveuglement volontaire ou imposé, et souligne l’idée d’une société qui refuse de voir la contribution des femmes. La chaussette, vestige du soldat, incarne un étendard, celui de la résistance silencieuse. En tricotant cette chaussette rouge, l’artiste nous propose de changer de regard sur le rôle des femmes dans la société et dans l’Histoire.

VICTUS | Trixi Weis

Victus dénonce la précarité dans laquelle vivent les sans-abris, par le biais d’une performance autour de la fabrication de galettes de pain. L’artiste met en scène les gestes d’une femme qui achète de l’eau et de la farine avec quelques pièces et fabrique, à genoux dans l’herbe, des galettes de pain qu’elle fait cuire puis qu’elle mange. Le pain, fruit d’un labeur manuel et d’une cuisson ancestrale, s’inscrit dans la vidéo en tant que nourriture nécessaire à la survie. La somme de 0,16 €, affichée à la fin de Victus, vient renforcer son aspect militant. Ce chiffre, dérisoire au regard des sommes dépensées chaque jour en nourriture, prône la solidarité envers celui qui a faim.

WORD | Minoo Iranpour Mobarakeh

Word nous plonge au cœur d’une quête universelle de liberté d’expression, tout en résonnant avec le contexte de la société iranienne. Après une longue hésitation, une femme, dont nous découvrons le visage, un pied, les mains, introduit une cassette dans un magnétophone. Elle accomplit un geste simple mais radical aux vues des conditions dans lesquelles se trouvent les femmes en Iran. Cet acte prend une allure de défi, une invitation à libérer la parole. Les bouches qui s’arrêtent, celles qui hésitent, nous rappellent que la liberté d’expression est un combat permanent, un équilibre précaire entre le désir de s’exprimer et la peur de représailles

IT’S JUST A GAME | Maria Rosa Jijon

Des séquences de courses hippiques sont juxtaposées à des images de migrants passant les frontières illégalement. Leur présence commune construit une dissonance en attirant l’attention sur la violence infligée aux migrants qui apparaissent sur l’image comme des cibles sur lesquelles on peut tirer. Un ensemble de mots associant des revendications sur l’abrogation de lois injustes, avec des stéréotypes sur les migrants illégaux, s’affichent sur les images. L’artiste semble nous prévenir d’un avenir où la surveillance, la déshumanisation et l’oppression seraient devenues la norme.

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